Chaque début de semaine, j’ouvre un nouveau Carnet.
Cette semaine, pourtant, je ne l’ouvre pas tout à fait comme les autres.
Dans quelques jours, j’aurai 50 ans.
Et lorsque j’écris ces mots, je ne ressens pas immédiatement le besoin de dresser un bilan, de compter ce que j’ai réussi, ce que j’ai manqué, ce que j’ai construit ou ce qui n’a pas encore trouvé sa place.
Je ressens plutôt le besoin de regarder.
Regarder la femme que je suis devenue.
Regarder les chemins empruntés, les relations traversées, les projets commencés, les épreuves qui m’ont transformée et toutes ces situations dont je ne comprenais pas encore le sens lorsque je les vivais.
La semaine dernière, je vous ai posé cette question :
Qu’est-ce qui est arrivé au bout de son chemin ?
Aujourd’hui, une autre question apparaît :
Lorsque nous acceptons de laisser partir ce qui n’a plus sa place, que reste-t-il ?
Il reste parfois un vide.
Un espace étrange dans lequel l’ancien ne tient plus, mais où le nouveau n’a pas encore pris forme.
Nous voudrions souvent le remplir rapidement.
Trouver une nouvelle réponse.
Un nouveau projet.
Une nouvelle relation.
Une nouvelle direction.
Comme si ne pas savoir était forcément un problème.
Comme si le vide était la preuve qu’il nous manquait quelque chose.
Mais avec le temps, j’ai compris que certains espaces ne sont pas vides.
Ils sont simplement en train de changer de fonction.
Ils ne nous demandent pas toujours d’agir.
Ils nous demandent parfois d’observer ce qui demeure lorsque nous cessons de nous accrocher à ce que nous connaissions.
Ce que le temps m’a appris
À l’approche de mes 50 ans, je ne peux pas dire que j’ai toutes les réponses.
Et, finalement, ce n’est peut-être plus ce que je cherche.
En revanche, la vie m’a appris à mieux regarder.
Elle m’a appris que ce que nous voyons en premier n’est pas toujours ce qui demande réellement notre attention.
Derrière une difficulté professionnelle peut se cacher une question de légitimité.
Derrière un problème d’argent peut se cacher un rapport plus profond à la valeur, au droit de recevoir ou à la place que nous nous autorisons à prendre.
Derrière un conflit peut se cacher une parole qui n’a jamais trouvé comment se dire.
Derrière l’envie de partir peut se cacher le besoin de retrouver une partie de soi que l’on a laissée trop longtemps de côté.
Et derrière certaines fidélités peuvent se cacher des attachements qui ne nous permettent plus de grandir.
Avec le temps, j’ai appris à ne plus regarder seulement ce qui se passe.
J’essaie de comprendre ce qui agit à l’intérieur de ce qui se passe.
J’ai appris que l’on pouvait se perdre en voulant rester fidèle
Fidèle à une relation.
Fidèle à une promesse.
Fidèle à une version de soi.
Fidèle à ce que les autres attendent de nous.
Fidèle aussi à une histoire qui nous a longtemps donné une identité, mais qui ne correspond plus entièrement à la personne que nous sommes devenue.
Nous confondons parfois la fidélité avec l’obligation de rester.
Nous croyons que changer d’avis, de direction ou de place reviendrait à renier ce que nous avons vécu.
Pourtant, honorer une histoire ne signifie pas nécessairement continuer à l’habiter.
Certaines expériences ont rempli leur fonction.
Elles nous ont appris quelque chose.
Elles nous ont construits.
Elles nous ont parfois protégés.
Puis elles sont arrivées au bout de ce qu’elles pouvaient nous offrir.
Les quitter n’efface pas leur importance.
Cela reconnaît simplement que nous ne pouvons pas continuer à grandir dans une forme devenue trop étroite.
J’ai appris que l’amour ne suffit pas toujours à faire grandir ensemble
Nous pouvons aimer profondément une personne et ne plus avancer dans la même direction.
Nous pouvons partager une histoire, une famille, des souvenirs et une véritable affection sans réussir à nous rencontrer à l’endroit où chacun est en train de devenir.
Nous pouvons aussi aimer en nous oubliant.
Faire de l’autre notre centre.
Lui confier, parfois sans même nous en rendre compte, la responsabilité de notre sécurité, de notre équilibre ou de notre valeur.
Et lorsque l’autre s’éloigne, ce n’est pas seulement la relation qui vacille.
C’est tout l’édifice intérieur que nous avions construit autour d’elle.
Avec le temps, j’ai compris que l’attachement n’est pas toujours la preuve de la profondeur d’un lien.
Il peut aussi révéler l’endroit où nous ne savons plus très bien exister sans l’autre.
Aimer ne devrait pas nous demander de disparaître.
Et grandir ensemble ne signifie pas empêcher l’autre de changer.
Cela demande que chacun puisse rester vivant, entier et responsable de son propre centre.
J’ai appris que travailler beaucoup ne garantit pas de reconnaître sa valeur
Pendant longtemps, j’ai associé la valeur au fait de faire.
Faire davantage.
Donner davantage.
Apprendre davantage.
Être disponible.
Répondre aux besoins.
Trouver une solution.
Comme si la preuve de ma valeur devait sans cesse être produite.
Comme si ce que je savais voir ne devenait légitime qu’après avoir été confirmé par un diplôme supplémentaire, un nouveau cadre ou le regard de quelqu’un d’autre.
Mais la valeur ne se trouve pas uniquement dans la quantité de ce que nous faisons.
Elle se trouve aussi dans la qualité du regard que nous posons.
Dans notre manière de relier ce qui semblait séparé.
De nommer ce qui était ressenti sans parvenir à être formulé.
De rendre visible le mécanisme qui se répétait derrière des situations pourtant différentes.
J’ai longtemps pensé que mon travail consistait principalement à accompagner.
Aujourd’hui, je comprends qu’il consiste aussi à repérer, relier, révéler et concevoir.
Cette compréhension ne résout pas magiquement toutes les questions de place, d’argent ou de reconnaissance.
Mais elle change profondément la manière dont je peux désormais présenter, structurer et transmettre ma valeur.
J’ai appris qu’une place ne nous est pas toujours donnée
Il arrive que nous attendions longtemps que quelqu’un reconnaisse ce que nous portons.
Qu’un client, un partenaire, une institution, une famille ou une communauté nous dise enfin :
« Voilà votre place. Nous savons ce que vous pouvez apporter. »
Mais certaines places n’existent pas encore.
Elles ne sont pas vacantes.
Elles sont à créer.
Cela demande davantage que de la confiance en soi.
Cela demande de cesser de réduire ce que nous savons faire pour entrer dans une case déjà connue.
Cela demande aussi d’accepter que notre fonction puisse être claire avant que sa forme définitive ne le soit.
À 50 ans, je ne veux plus attendre que ma place me soit entièrement attribuée de l’extérieur.
Je veux participer consciemment à la construire.
Non pas contre les autres.
Mais avec les personnes, les structures et les territoires auprès desquels mon regard peut devenir utile.
J’ai appris que la transmission commence lorsque nous cessons de vouloir prouver
Transmettre, ce n’est pas montrer que nous savons tout.
Ce n’est pas parler depuis un endroit parfaitement résolu.
C’est accepter de mettre ce que nous avons compris au service de quelque chose qui nous dépasse.
Nos expériences ne deviennent pas automatiquement des enseignements parce que nous les avons vécues.
Elles le deviennent lorsque nous prenons le temps de les observer, de les traverser, de les transformer et de leur donner une forme qui puisse aussi servir à d’autres.
C’est peut-être cela que je reconnais le plus clairement aujourd’hui.
Je ne veux pas seulement accumuler des expériences, des outils ou des connaissances.
Je veux donner une forme à ce que la vie m’a appris à voir.
Créer des espaces dans lesquels une personne, un groupe ou une organisation peut regarder autrement ce qu’il traverse.
Faire émerger ce que les discours habituels ne parviennent pas toujours à atteindre.
Mettre des mots, des images, des liens et des structures là où quelque chose était présent, mais encore invisible.
Ce que je ne veux plus porter
À l’approche de mes 50 ans, je ne veux plus porter certaines choses uniquement parce que je les ai portées longtemps.
Je ne veux plus maintenir une forme simplement parce qu’elle a autrefois eu du sens.
Je ne veux plus confondre persévérance et épuisement.
Je ne veux plus croire que donner toujours davantage finira nécessairement par faire reconnaître ma valeur.
Je ne veux plus attendre d’être parfaitement prête pour prendre la parole depuis l’endroit que j’ai réellement atteint.
Je ne veux plus diminuer ce que je perçois pour ne pas déranger les cadres existants.
Et je ne veux plus abandonner mon propre centre pour préserver une relation, une image ou une sécurité devenue illusoire.
Cela ne signifie pas que tout cela est déjà complètement derrière moi.
Comprendre un mécanisme ne suffit pas toujours à s’en libérer.
Mais le voir change déjà la manière dont nous pouvons choisir.
À quelques jours de mes 50 ans…
Je ne sais pas encore exactement ce que cette nouvelle décennie contiendra.
Je ne rentre pas dans cette étape avec toutes les réponses.
J’y entre avec un regard plus précis.
Avec moins d’envie de prouver.
Avec davantage de désir de construire ce qui me ressemble réellement.
Avec la volonté d’apporter de la valeur dans ma communauté et de participer activement au déploiement de ma vision.
Avec, aussi, une question que je ne peux plus éviter :
Qu’est-ce que je veux faire de ce que je sais désormais voir ?
Peut-être que le véritable passage n’est pas de devenir quelqu’un d’autre.
Peut-être est-il de cesser de retenir, de réduire ou de différer la personne que la vie nous a déjà appris à devenir.
Alors, cette semaine, je vous laisse avec ces questions :
Qu’est-ce que la vie vous a appris à voir ?
Que ne voulez-vous plus avoir à prouver ?
Et quelle place êtes-vous maintenant prêt à construire, plutôt qu’à attendre que l’on vous donne ?
Avec cœur,
Dina


